Créé en 1938, Spirou occupe une place de choix au panthéon de la bande dessinée belge. Malgré la concurrence féroce de Tintin, le célèbre groom a conquis des générations de lecteurs aux côtés de ses fidèles compagnons (Fantasio, Spip, Seccotine, le comte de Champignac). Forte de 57 albums, la série Spirou et Fantasio a offert de nombreuses aventures inoubliables. Paru en 1989 aux éditions Dupuis, le tome n°41 La Vallée des Bannis figure certainement tout en haut de la pile.
Une aventure passionnante
Suite directe de La Frousse aux Trousses, La Vallée des Bannis plonge Spirou et Fantasio dans l’une de leurs aventures les plus périlleuses. Après avoir chuté dans un ravin, nos héros se réveillent dans une jungle mystérieuse et hostile, où chaque créature, chaque plante semble n’avoir qu’un seul objectif : éliminer l’imprudent voyageur qui ose s’aventurer dans ce territoire interdit.
L’intrigue prend une tournure dramatique lorsque Fantasio se fait piquer par un Furax Volans, un moustique particulièrement venimeux. Sa piqûre inocule un virus qui rend fou furieux la victime et libère toute la rancœur enfouie. Dès lors, Fantasio, habituellement fidèle compagnon de Spirou, devient son pire ennemi, laissant exploser sa frustration d’être toujours relégué au second plan.
Spirou se retrouve seul (avec le fidèle Spip) dans cet environnement hostile, devant non seulement survivre aux dangers de la vallée, mais aussi affronter celui qui fut son meilleur ami. Cette inversion des rôles crée un schéma inédit dans la série, explorant les non-dits d’une amitié que l’on croyait inébranlable.
Des inspirations multiples

La Vallée des Bannis puise dans un riche terreau d’influences littéraires et cinématographiques. L’atmosphère de jungle mystérieuse et dangereuse évoque immédiatement les aventures d’Indiana Jones, avec ses pièges naturels et ses créatures fantastiques. L’univers rappelle également les récits d’Arthur Conan Doyle, particulièrement Le Monde perdu, où des explorateurs découvrent un écosystème préhistorique isolé du reste du monde.
La dimension psychologique de l’histoire, avec la transformation de Fantasio en antagoniste, s’inspire des grands classiques de la littérature d’aventure où les héros doivent affronter leurs propres démons. On peut y déceler des échos de L’Île au trésor de Stevenson ou des romans de Jack London, l’isolement et les conditions extrêmes révélant la vraie nature des personnages.
L’aspect visuel de la vallée, peuplée de créatures hybrides et d’une flore délirante, n’est pas sans rappeler l’univers d’Alice au pays des merveilles, mais dans une version plus sombre et inquiétante, proche de l’esthétique des films d’horreur naturelle des années 80.
Deux auteurs au sommet de leur art
Philippe Tome et Jean-Richard Geurts, dit Janry, ont repris les rênes de Spirou en 1982. Un défi considérable tant l’héritage était lourd à porter au vu de leurs illustres prédécesseurs (le créateur Franquin, mais aussi Fournier puis Cauvin). Pourtant, le tandem a rapidement trouvé sa voie, insufflant un nouveau souffle à la série avec des albums comme Spirou à New York, Qui arrêtera Cyanure ou Le Réveil du Z.
Avec La Vallée des Bannis, Tome et Janry sont au sommet de leur art. Les dessins de Janry sont d’une précision remarquable. Les décors luxuriants de la vallée témoignent d’une imagination débordante, chaque case regorgent de détails. Le scénario du regretté Tome, quant à lui, est captivant. En osant transformer Fantasio en antagoniste, il explore la psychologie des personnages avec une profondeur inédite. Cette approche marque la transition entre l’univers plus enfantin hérité de Franquin et une vision plus mature voulue par les deux nouveaux auteurs.
La Vallée des Bannis se situe ainsi à la croisée des chemins entre deux époques de la série : elle conserve l’esprit d’aventure et l’humour qui font l’essence de Spirou, tout en introduisant une dimension psychologique et une noirceur qui annoncent des albums plus matures comme Luna Fatale et Machine qui rêve. Ce combo fait de cet album l’un des plus grands Spirou et Fantasio de tous les temps.



